Archive | février, 2014

Ukraine: lenteur et inaction de l’UE

28 Fév

La révolte ukrainienne a illustré l’incapacité de l’Union Européenne à être unie autour d’une politique et à sortir de sa paralysie bureaucratique afin de régler un conflit frontalier meurtrier. En menant « une politique d’ouverture » vis-à-vis d

e Kiev, l’Europe « a fait ce qu’elle avait à faire pour répondre à l’aspiration d’une grande partie du peuple ukrainien à se rapprocher d’elle » justifie Alain Juppé, ancien ministre des Affaires Étrangères devant les accusations de lenteur de l’Union Européenne. Ses détracteurs ne partagent pas cet avis. Rachida Dati a déclaré à la télévision que les responsables ont « failli dans la diplomatie européenne ». Quand on est président de la Commission européenne « on ne fait pas que déplorer, on agit ». L’Ukraine semble être devenue un catalyseur de la difficulté de l’Union Européenne à régler les conflits aux frontières. L’Europe a attendu près d’une soixantaine de morts pour réagir. La révolte des Ukrainiens n’est pas la première crise que l’Europe a eu du mal à régler.

 

A Kiev (Ukraine), des manifestants pro-européens réclament la signature d'un accord d'association avec l'Union européenne. (SERGEI SUPINSKY / AFP)

A Kiev (Ukraine), des manifestants pro-européens réclament la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne. (SERGEI SUPINSKY / AFP)

Origines du conflit

La crise ukrainienne a débuté fin novembre, suite au refus du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de signer un accord d’association avec l’Union Européenne. Des pro-européens ont commencé par manifester pacifiquement pour la démission du gouvernement corrompu. L’Union Européenne représentait une alternative pour se protéger du pouvoir, de ses lois liberticides et de l’influence de la Russie. Cependant, à Kiev, sur la place de l’indépendance, les manifestations se sont durcies. Le président a fait appel aux Berkouts, les redoutables troupes antiémeutes, pour maîtriser les opposants. Fin janvier, des images d’opposants kidnappés et torturés ont choqué l’opinion publique. Le mardi 18 février la situation dégénère, vingt-six morts sont à déplorer. Le 20 février, les tirs à balles réelles des troupes gouvernementales ont fait une soixantaine de morts. L’Ouest de l’Ukraine s’enflamme à son tour, des policiers doivent se rendre aux émeutiers, usés par la corruption qui sévit dans le pays et la connivence entre le président et Vladimir Poutine.

« L’Europe s’est réveillée trop tard »

Il a fallu un peu plus de deux mois pour que l’Union Européenne porte secours aux Ukrainiens. « Avec des scènes de guerre aux frontières de l’Union Européenne, la donne a changé, nous ne sommes plus dans un jeu diplomatique classique » a déclaré le Quai d’Orsay en février. Or le problème est là, l’Europe a attendu qu’une guerre civile éclate pour se réveiller. Aucun responsable européen n’est monté au créneau quand la situation en Ukraine a commencé à dégénérer. Il a fallu attendre la réaction de plusieurs chefs d’État pour que la machine bureaucratique européenne se mette en marche. La Haute Représentante Catherine Ashton a passé le plus clair de son temps à tenter de coordonner les positions divergentes des pays européens sur les sanctions à adopter pour faire plier Viktor Ianoukovitch. Par ailleurs, Catherine Ashton a embrouillé un peu plus la situation en proposant une aide financière alors que le pays est profondément corrompu. Quand le sang a coulé sur la place Maïdan à Kiev, l’Union Européenne a continué à tergiverser alors que le processus de sanctions contre les dirigeants internationaux prend généralement beaucoup de temps. Certains pays comme la Bulgarie, Chypre ou la Grèce,  traditionnellement plus proches de la Russie, se sont montrés plus réticents à sanctionner un allié de Poutine. Or les sanctions se décident à l’unanimité. La complexité bureaucratique a une fois de plus freiné une action réelle et imminente. Avec les nouveaux médias, la crise ukrainienne a évolué sous les yeux des populations européennes. Parallèlement, l’Union Européenne semblait sclérosée. Les organes, créés il y a plusieurs décennies, semblent ne pas suivre le rythme. Les sanctions sont lentes à se mettre en place et sans actions réelles sur les populations en pleine guerre. La voix du Parlement, organe démocratique, élu par le peuple, a été inaudible pendant la crise ukrainienne. A l’aube des élections européennes, boudées par les populations, l’Ukraine n’a rien arrangé. Cette guerre civile, aux portes de l’Europe, a prouvé une fois de plus que les Vingt-huit ne sont pas unis et incapables d’agir de concert pour résoudre rapidement les conflits frontaliers. « L’Europe s’est réveillée trop tard » a déclaré Bruno LeMaire. Il a fallu attendre la mi-février pour qu’un Triangle de Weimar, les ministres des Affaires étrangères français Laurent Fabius, allemand Franck Walter Steinmeier et polonais Radoslaw Sikonski se rendent sur place pour tenter de mettre fin au bain de sang.

Rwanda, Kosovo

Non content de ne pas avoir anticipé le refus du président ukrainien à signer l’accord d’association, l’Union n’a pas su rebondir ou accompagner le ras-le-bol de la population ukrainienne en développant une stratégie envers son voisin russe. Les négociations ont été laborieuses pour ne pas effleurer la susceptibilité russe. En effet, il n’y a eu aucune discussion sur le statut de la Russie depuis la fin de la Guerre Froide, adversaire ou partenaire. L’Union Européenne ne sait pas comment réagir face à ce pays. Vladimir Poutine en a profité pour agiter ce spectre de la Guerre Froide. Il a su jouer sur son potentiel de nuisance contre les Occidentaux en risquant de compliquer les choses sur d’autres dossiers comme la Syrie ou le nucléaire iranien. Faute de position européenne claire, Poutine a les mains libres pour mener à bien ses intérêts, ici garder l’Ukraine dans son giron. Si l’Union Européenne avait une stratégie définie, elle aurait été plus à même de gérer la crise en Ukraine. Si les Vingt-huit s’unissent (comme ça a été le cas au moment de la guerre en Géorgie en 2008) la Russie s’incline. Le Traité de Lisbonne n’a fait que compliquer les choses en accentuant la lourdeur de la bureaucratie. Il y a désormais quatre présidents de l’Union : le président du Conseil européen, le président de la Commission, le président du Parlement et le président du pays qui est à la tête de la présidence tournante. Pas d’unité, pas de leader pour définir une politique étrangère européenne. La crise ukrainienne n’est pas la première faute de l’Europe. Au Rwanda en 1993, au Kosovo en 1999, le vieux continent a attendu des massacres avant d’intervenir et n’est pas parvenu à se mettre d’accord sur la manière de procéder pour venir en aide aux populations. Au Kosovo par exemple, l’Union a dû faire appel à l’OTAN et aux États-Unis. Les dissensions des pays européens ne permettent pas de parler d’une seule voix malgré une Politique Étrangère de Sécurité Commune (1992).