Archive | novembre, 2015

Pierre Servent: « Nous sommes en guerre »

16 Nov
Attentats au Bataclan

Attentats au Bataclan

Ancien journaliste à la Croix et au  Monde, Pierre Servent est aujourd’hui consultant pour une quinzaine de médias. Malgré un emploi du temps chargé, il a accepté de me livrer son analyse des événements.


– Fallait-il s’attendre à avoir des attentats sur le sol français et notamment des attentats d’une telle ampleur?
Oui, j’ai écrit dans un livre en 2009 que la France était en guerre. Elle ne le savait pas, mais la nébuleuse djihado-terroriste nous a déclaré la guerre. Depuis plusieurs mois, notamment depuis les attentats de janvier, nous sommes quelques spécialistes à alerter dans les médias que nous serions frappés par des attentats majeurs. Evidemment ce qui s’est passé me bouleverse mais ne représente aucunement une surprise.

– Si selon vous, il y avait un risque, y-a-t-il eu une défaillance de la part des autorités ?

Ces derniers mois, le gouvernement a pris un certain nombre de mesures notamment pour renforcer les moyens de renseignements. C’est très important de pouvoir écouter, repérer et identifier ceux qui vont passer à l’acte. Mais dans des sociétés démocratiques ouvertes et vivantes comme les nôtres, il est extrêmement difficile de parer ce genre d’attaques, montées à partir de la Belgique. Je ne parlerai pas de défaillance car nous sommes en guerre, une guerre particulière. Mais on ne peut pas assurer à 100% la sécurité des Français. Il va donc falloir s’habituer, se durcir et changer notre état d’esprit et notre mode de fonctionnement qui ne sont pas adaptés à l’état de guerre dans lequel nous sommes.

– Quand vous dites changer notre mode de fonctionnement, vous faites référence à notre manière de vivre ou à notre manière de penser?

Je pense aux deux. La manière de penser car nos sociétés ont complètement évacué l’idée de guerre. Nos soldats à l’extérieur y étaient confrontés mais nos sociétés, et pas que la France, ont complètement éjecté de nos pensées cette idée. La mobilisation ne doit pas concerner que les services de renseignements, les forces de l’ordre et l’armée. Tous les citoyens doivent se fédérer et s’engager. Sur le plan de nos pratiques et de nos habitudes, il faut qu’on change un certain nombre de choses, sans pour autant basculer dans les erreurs de nos amis américains après le 11 septembre. Il ne s’agit pas d’instaurer la torture, d’avoir des camps de détention arbitraires etc.

Je vais vous donner un exemple mais je pourrais vous en donner cent. Le juge antiterroriste Marc Trevidic a travaillé pendant dix ans contre les filières djihadistes. C’est aujourd’hui à mon sens, un des meilleurs connaisseurs des réseaux, des modes de fonctionnement, des modes opératoires des terroristes. Eh bien, ce juge aujourd’hui s’occupe d’affaires sociales. Pourquoi, parce qu’il y a des dispositions administratives qui font qu’au bout de dix ans dans un domaine, il a dû abandonner les dossiers qu’il connaît parfaitement pour aller s’occuper d’autres choses. C’est typique du fait que nous n’avons pas compris que nous sommes en guerre et lorsque nous le sommes, on ne demande pas à un « général » qui est extrêmement performant de s’occuper des pâquerettes.

En France, il faut toujours attendre une catastrophe pour réagir


– Selon vous, est ce que d’autres mesures pourraient être prises pour être plus efficaces dans la lutte contre le terrorisme ?

L’état d’urgence est une bonne chose, sauf que nous aurions dû le décréter à froid il y a six mois. En France, il faut toujours attendre une catastrophe pour réagir. J’ai été très frappé ces derniers mois, par des réactions et des protestations, notamment lors de discussions sur la loi sur le renseignement, de la part d’associations, de groupes de magistrats, et même de la presse du genre de « on en fait trop » ou « le gouvernement exagère, il attente à nos libertés » etc. Il faut maintenant réaliser ce qu’il y a en face de nous. L’état d’urgence va nous permettre de recueillir plus de renseignements. Les effectifs ont été renforcés et ils vont sûrement continuer à le faire. Mais le problème c’est que les résultats ne sont pas immédiats. Ça ne suffit pas d’embaucher des policiers, des gendarmes etc. il faut qu’ils soient formés à la lutte antiterroristes. Nous avons en face de nous un adversaire qui est agile, mobile, qui a des recrues chez nous, et qui connaît nos modes de fonctionnement. Ce n’est donc pas un coup de baguette magique qui va résoudre le problème.

Mais pour avancer des propositions à court-terme et de plus long-terme car nous sommes engagés dans une guerre de trente ans, il faut arrêter complètement les suppressions d’effectifs de militaires. Le président de la République a ralenti ce processus mais il faut totalement l’arrêter. Il faut très rapidement mettre en place un mécanisme de garde nationale de façon à permettre aux militaires d’être employés dans les opérations extérieures. Le problème c’est que sa création nécessite trois à cinq ans. Or, ça fait dix ans que je demande la création d’une garde nationale.

Il faut renforcer les effectifs de gendarmerie, de police. Tous ces retards là nous desservent. Il faut que les citoyens se disent « est ce que je me suis opposé à la réduction des effectifs militaires, à la baisse systématique des budgets de la Défense ».

Un dernier exemple concret que l’on peut réaliser tout de suite. Aujourd’hui, un fonctionnaire de police, quand il n’est pas en service, n’a pas le droit de porter son arme. Si au Bataclan, par exemple, il y avait des fonctionnaires de police, amateurs de musique rock, ils n’étaient pas armés parce que nous sommes dans des procédures administratives de temps de paix. Il faut qu’ils puissent porter leur arme en permanence. Il faut que lorsqu’il y a des fonctionnaires de police qui prennent un train lors de leur vacances etc. ils le signalent aux contrôleurs et donc s’il se passe quelque chose dans le train ils peuvent agir. Je vais plus loin, les réservistes opérationnels sous contrat avec l’armée, entraînés au combat, sur la base du volontariat et avec un entraînement spécifique devraient avoir un port d’arme.

Il faut parvenir à mettre en place un dispositif qui puisse réagir contre des attaques de ce type. Car ces attaques se répèteront. Il n’ y a aucun système qui puisse permettre de les faire disparaître toutes. Nous avons eu depuis janvier, plusieurs tentatives d’attentats qui heureusement ont été déjouées. Mais il était évident que nous n’arriverions pas à les déjouer toutes et nous n’arriverons pas à les déjouer toutes dans l’avenir. C’est une mutation intellectuelle de toute la société française qui doit être opérée aujourd’hui avec fermeté et calme.
– Est ce qu’il y a, selon vous, une nécessité de changement de la politique étrangère de la France. Faut-il la durcir, notamment en ce qui concerne la lutte contre Daesh en Syrie et en Irak?

Il faut saluer le courage de la France qui depuis des années lutte contre le djihado-terrorisme, incarné par Al-Qaïda et par Daesh, qui est un rejeton d’Al-Qaïda. Il faut rappeler qu’Al Baghdadi était un des bras droits d’Al Zarkaoui, le chef jordanien d’Al-Qaïda en Irak. La France était en première ligne dans ce combat notamment au Sahel ou contre Boko Haram au Nigeria. Nous sommes également présents dans les airs et au sol en Irak et dans les airs en Syrie.

Il va y avoir une intensification de notre effort de guerre en Syrie et en Irak avec l’arrivée de notre porte-avion Charles de Gaulle qui va permettre certainement de tripler nos capacités de frappes aériennes. Par ailleurs la France est très active sur le pan diplomatique. Nous n’avons pas à rougir de ce que nous avons fait et de ce que nous allons faire. Mais pour arriver à vaincre militairement Daesh, il faut parvenir à un accord politique global entre toutes les factions présentes en Syrie et en Irak. Malheureusement, ce processus là n’est pas encre engagé. De plus, l’intervention russe n’a fait qu’aggraver les choses aujourd’hui.
Livre à paraître le 7 janvier, « Extension du domaine de la guerre » aux éditions Robert Lafont. 

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